Approche Agile dans le bâtiment. Interview de François Muzard, co-fondateur de Bricks

Approche Agile dans le bâtiment. Interview de François Muzard, co-fondateur de Bricks

Nous reproduisons ici la première partie d’un entretien mené par Cécile GAUQUELIN pour son Mémoire de Mise en Situation Professionnelle en juin 2019.

François MUZARD est architecte DEA HMONP, responsable informatique & BIM à l’agence Enia Architectes où il développe l’approche agile, co-fondateur de l’application Bricks et du cadre méthodologique AgileBIM.

Bonjour François, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis architecte de formation, cela fait 10 ans que je travaille chez enia architectes. C’est une agence fondée par trois associés qui compte une cinquantaine de collaborateurs. Nous concevons et construisons des bâtiments pour une grande diversité de programme, des centres informatiques aux bâtiments de culte en passant par des gymnases, bâtiment de bureaux. Plus récemment des aéroports.

Au début j’étais assistant de projet, j’ai travaillé sur différentes phases, des concours, des chantiers, et puis j’ai vite été repéré comme étant celui à qui s’adresser en cas de problème informatique donc je suis progressivement devenu référent informatique.

J’avais passé mon diplôme avec un projet de centre informatique juxtaposé à une piscine et j’avais tout modélisé en Revit. Donc j’ai accompagné les débuts de Revit à l’agence en 2012 puis du BIM et j’ai pu faire le master BIM de l’école des Ponts ParisTech en 2016. Cela m’a propulsé BIM manager en continuant à gérer des projets selon la charge de l’agence.

Après le master BIM je me suis intéressé aux startups du secteur, j’ai fait la rencontre de Sébastien LUCAS qui est aussi architecte mais qui s’est tourné vers le développement d’applications en ligne. Il avait déjà développé des projets pour le secteur de l’architecture et de la construction et on a décidé de lancer Bricks. On développe donc depuis deux ans cette application collaborative en ligne et des méthodes pour essayer d’appliquer l’approche agile à la construction. On est actuellement en phase Bêta et tous les retours utilisateurs sont bons !

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers l’agile ?

Pendant le master BIM j’ai regardé quels étaient les outils utilisés dans d’autres secteurs pour supporter les processus de digitalisation. Évidemment c’est dans le monde du logiciel que les outils étaient les plus poussés avec les forges logicielles : des outils collaboratifs connectés entre eux pour partager et développer des applications. Il y a eu aussi cet article “The Future of Issue Tracking for the AEC – How CASE Continues to Craft It” qui m‘a vraiment confirmé qu’on pouvait faire quelque choses avec les outils du mode du logiciel dans le secteur du bâtiment. L’idée c’était de faire une liste de tâches avec un outil un peu plus intelligent qui gère vraiment les tâches sous forme de ticket, qui permet de discuter à l’intérieur de la tâche, de dire cette tâche est faite, elle est en cours, terminée ou à valider : structurer la conversation.

J’ai eu une approche outil, un peu comme on a trop souvent dans le BIM, d’abord c’est l’outil, la version du logiciel, la partie technique. En fait je me suis rendu compte que ces outils étaient sous-tendus par des pratiques de travail qui sont les pratiques agiles. C’est à cause de ces pratiques que ces outils devenaient efficaces. Il fallait aller dans cette direction et s’intéresser à ces pratiques et voir comment elles pouvaient s’appliquer dans le bâtiment. Pour être plus proche d’un produit final tangible comme un bâtiment on s’est intéressé à l’industrie manufacturière ou la démarche agile émergeait aussi depuis quelques années avec l’eXtreme manufacturing par exemple. Avoir l’objectifs de produire un objet réel, c’est une grosse différence avec le logiciel qui est un produit immatériel. Nous on voulait appliquer la démarche au BIM donc on s’est focalisé sur la conception. Pour la phase de construction les méthodes Lean sont plus adaptées. Les méthodes Lean c’est pour optimiser les flux, c’est plus adapté à la production. L’agile sera plus efficace pour des phases créatives. Avec la maquette numérique on a quand même un objet qui nous permet de nous rapprocher de la fluidité du logiciel.

Comment comptez-vous adapter le BIM à l’approche agile ?

On se rend compte aujourd’hui que ce qu’il faut changer en premier, c’est l’état d’esprit. Il y a d’abord un gros travail sur la culture à faire, et donc un travail de communication. On commence à rédiger un manifeste « Agile BIM », pour se demander comment on pourrait faire, grâce à la maquette numérique et aux pratiques BIM, pour être plus efficace avec le support des méthodes agiles. C’est justement se poser la question de la gestion de projet et donc des méthodes, à l’école d’architecture c’était un sujet absolument pas abordé, encore moins théorisé.

On peut choisir un outil plutôt qu’un autre, ce n’est pas le problème mais par contre avoir les bonnes pratiques, ça c’est le plus important. On est au début de cette réflexion maintenant. Il faudra aussi voir comment on peut porter cette démarche au niveau d’un groupement de maitrise d’oeuvre et probablement avec le maître d’ouvrage pour amener la valeur ajoutée au client. Une problématique spécifique au bâtiment ce sont les équipes de personnes éclatées en différentes entreprises, qui ne travaillent pas tout le temps à plein temps. C’est contradictoire avec ce qui est demandé dans la méthode agile Scrum où il faut que les gens soient à plein temps, colocalisés, 3 à 9 personnes. Il faut donc vraiment réfléchir à une adaptation et puis faire des tests avec des équipes, trouver des gens motivés. Il faut adapter, découvrir une autre manière de faire par tâtonnements successifs. Il y a aussi des problèmes structuraux d’organisation dans le secteur du bâtiment qui seront plus difficile à faire évoluer, le manque d’honoraire dans les phases d’études amonts, les études en double avec les entreprises, … Il y a des agences qui intègrent des économistes, des bureaux d’étude, dans ces boites là ça serait beaucoup plus facile. Tant que la manière dont est organisée la maitris d’oeuvre n’évolue pas, ce sera plus difficile c’est sûr. On commence donc en interne en premier, niveau par niveau.

Comment avez-vous mis en place cette approche agile dans l’agence où vous travaillez ?

C’est un travail très progressif, au début on a utilisé un mur où on a mis en place un simple tableau Kanban pour que l’équipe de projet visualise les tâches à réaliser et puisse s’organiser en discutant devant le mur. On a mis en place ce dispositif pour d’autres équipes ensuite. Il y a quelques équipes aussi qui n’étaient pas colocalisées qui ont utilisé Google Sheet ou Trello, pour commencer à formaliser la gestion des tâches et avoir un suivi collectif que n’avait avant que le chef de projet.

L’idée c’est de passer à quelque chose d’un peu plus structuré où on aurait vraiment des pratiques issues des méthodes agiles comme SCRUM : user stories, backlog, … Cela se met en place très progressivement. Il y a vraiment ce changement de culture à faire passer. Par exemple on est sur un projet où au début j’ai essayé un peu de parler à l’équipe de SCRUM et ils étaient intéressés. Mais comme le projet va très vite, je suis déjà en train de les perdre et ils reviennent à leurs habitudes. Je n’ai probablement pas réussi à avoir les bons arguments pour les convaincre que ce serait peut-être bien de travailler avec des itérations, en sprint, de formaliser les tâches à faire à l’avance pour que tout le monde ait une vision globale de l’avancement, utiliser un tableau, etc. Comme ils étaient pressés, dans l’urgence ils sont revenus à leurs méthodes habituelles.

Agile BIM Meetups at WOMA FABLAB Agile BIM Meetups at WOMA FABLAB

Comment pensez-vous diffuser cette approche dans la maîtrise d’oeuvre ?

C’est un long chemin, pour chaque projet, ça ne marche pas à tous les coups. Il faut regarder tous les points d’entrée. Récemment, dans un appel à projet on a pu réfléchir avec des bureaux d’étude à comment adapter SCRUM pour un projet avec une forte contrainte de temps et une ingénierie complexe. On l’a traduit avec le contexte du bâtiment et on l’a mis dans l’appel à projet en disant au client qu’on allait travailler avec Scrum. On ne sait pas complètement ce que ça donnera si on gagne, mais au moins les partenaires du projet étaient d’accord pour dire que si on gagne on testera cette méthode. Pas facile de mettre d’accords plusieurs entreprises sur une méthode de travail commune.

Ensuite, pour développer cette approche et la diffuser on fait avec Bricks des Meetups. On en a fait un à l’agence et ce qui est intéressant c’est qu’on a eu des profils divers du bâtiment mais on a eu aussi quelques coachs agiles qui venaient du monde du logiciel. Ça les intriguaient de savoir comment ça pourrait marcher dans le bâtiment. Un nouveau débouché et un nouveau défi pour eux aussi.

Ça nous est arrivé aussi, sur un projet de tour, de s’apercevoir, à la fin, que le maître d’ouvrage travaillait en Agile, il avait d’ailleurs un coach agile en interne. Ils avaient fait une salle spéciale pour le projet, avec un tableau Kanban pour suivre les différentes tâches et suivaient les cérémonies de SCRUM.

Il y a des graines d’agile qui commencent à pousser dans beaucoup d’endroits maintenant !